« Ma décision d'attaquer à ce moment et à cet endroit reposait sur les meilleures informations disponibles… Si un blâme ou une faute doit être imputé à cette tentative, il m'incombe à moi seul». Voilà ce qu’a écrit le général Eisenhower la veille du débarquement. Message à diffuser en cas d’échec d’Overlord.
Dakar, fin octobre 2010. Il entre dans le PC de crise pour le point de situation biquotidien. Près de deux mois que la cellule est activée, mobilisant la quasi-totalité de mon état-major. Mais ce soir-là, ce n’est pas qu’un simple point de situation. Des élections présidentielles tendues vont se tenir dans un autre pays de notre zone de responsabilité. Nous préparons un potentiel engagement pour protéger ou évacuer nos ressortissants. Les équipes présentent la situation, les menaces, nos capacités, les modes d'action possibles, les risques, les inconnues. Puis chacun se tait.
Il lui faut désormais trancher. Pas dans l’absolu, pas en exercice, pas pour jouer à… Car demain, nous serons peut-être contraints d’agir. Vraiment. C’est lui le général qui commande. Seul face à ses choix.
Ce qui rend cette décision difficile, ce n'est pas l'incertitude. C'est la solitude. Non que l'incertitude soit absente : elle est inhérente à toute décision. Mais elle peut être réduite, analysée, circonscrite. La responsabilité du choix, elle, finit par se concentrer sur celui qui tranche.
Tout peut être fait et doit être fait pour éclairer la décision. Travail collectif, analyses plus ou moins approfondies selon le temps disponible, avocat du diable pour éprouver les raisonnements, recherche des informations manquantes : tout concourt à réduire l'incertitude. Mais il existe un moment où cette mécanique collective s'arrête. Le moment où quelqu'un doit dire : voilà ce que nous allons faire. Et la responsabilité du choix ne se partage plus de la même manière.
La solitude n'est pas l'absence de conseils ; elle commence précisément lorsque les conseils ont été entendus et qu'il faut pourtant trancher.
Imaginez maintenant une entreprise en difficulté. Le dirigeant a réuni son équipe. Finance, commercial, production, RH : chacun a apporté ses informations, défendu son analyse, exposé les risques. Plusieurs solutions ont été étudiées. Les avis ont été entendus.
Puis vient le moment où il faut choisir : fermer un site ou continuer, abandonner un marché ou y investir encore, préserver la trésorerie ou engager les moyens nécessaires à la relance.
Là encore, le travail a été collectif. Mais la responsabilité de la décision ne l'est plus.
Car il existe un gouffre entre être seul pour décider et décider seul.
En avril, je racontais ici une décision prise contre l'avis convergent de mes subordonnés. Je les avais pourtant écoutés, longuement. Décider contre leur avis ne signifiait pas décider sans eux.
Ce n'est pas une simple nuance. C'est une manière d'exercer sa responsabilité de chef ou de manager.
Le décideur est aussi celui qui devra porter la responsabilité de l'échec. Eisenhower l'avait prévu avant même Overlord. Kennedy le dira autrement après la baie des Cochons : la victoire a cent pères, la défaite est orpheline.
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