Rester peut aussi être un acte de leadership

Ces dernières semaines, j'ai évoqué par deux fois le départ du manager. D'abord lorsque rester s'avère vain face à une situation donnée, en évoquant une expérience douloureuse au sein d'une start up parisienne (Quand faut-il partir ?). Ensuite, lorsqu'on atteint ses propres limites de la discipline intellectuelle, où la loyauté au système se heurte à ses propres convictions (Quand il est temps de partir ?).

Oui. Partir peut être juste. Mais rester peut l’être tout autant. Un paradoxe apparent qui repose pourtant sur ces valeurs auxquelles chacun se rattache.

Pour la deuxième fois en un peu plus d’un an, j’assume comme réserviste l’intérim de chef d’un bureau fort sensible lié à la sécurité en Afrique subsaharienne. Cette première expérience et la découverte d’un organisme de l’administration centrale que je ne connaissais que de l’extérieur, a duré 3 mois et demi. J’ai apprécié alors la mission, l’ambiance, la qualité des relations humaines et du travail accompli.  

Mon action a du être remarqué puisque qu’on me demande, sur la suggestion de l’équipe et du sous-directeur, de revenir 6 mois plus tard, toujours pour assurer le remplacement temporaire du chef de bureau et de son adjoint, tous deux envoyés pour quelques mois au Sahel et en Centrafrique.

L’équipe est quasiment inchangée, les missions aussi passionnantes, de nouvelles crises s’ajoutent aux anciennes et mon général N+1 toujours aussi agréable. Mais le big boss, le N+2 a changé à l’été. Je perçois dès mon retour, et chacun me le confirme rapidement, que le courant et le feeling ne passe pas toujours entre lui et ses 1800 collaborateurs. Je comprends ce sentiment car très vite j’ai aussi du mal à adhérer. Plus d’ailleurs sur ses méthodes  et la manière de remettre en cause le travail des cellules que sur la qualité indéniable de sa réflexion.

Mon contrat de réserviste s’achève bien avant la fin de cet intérim. Et je fais vite savoir que je ne prolongerai pas, en raison de cette ambiance souvent pesante. Rien ne m’oblige à me faire violence. Aucune contrainte ne peut m’être imposée.

Pourtant, contrairement à mon expérience parisienne d'un an et demi plus tôt, aucune hypocrisie managériale n'était imposée ici. Le N+2 changeait l'ambiance, certes, mais pas mes convictions ni mes valeurs. Et aucune directive contre mes principes n'était en vue.

 La semaine suivante, alors que l’échéance approche, chacun de mes collaborateurs vient me trouver avec le même message « Vous ne pouvez pas nous laisser tomber ». Et puis un matin, tôt avant notre point quotidien sur « l’état du monde », c’est le N+1 qui descend dans mon bureau, se faisant le porte-parole de tous « Restez », une demande explicite, sans détour. Cela change tout.

J’accepte, par fidélité à la mission confiée, par respect de mon N+1, pour les liens tissés et la marque de confiance de chacun de ma trentaine d’analystes civils et militaires. Difficile de les abandonner ainsi jusqu’au retour de mission de leur chef habituel.  

J’ai donc poursuivi ma mission jusqu’au retour du titulaire du poste. Le travail a été bien fait. Les tensions ont certes perduré en partie, mais le N+2 a fait des efforts d’explications. Je m’en suis entretenu avec lui lors de mon départ. J’ai aussi pleinement appliqué le principe de discipline intellectuelle lors des travaux préparatoires à la profonde réorganisation qu’il souhaitait.

Je n’étais qu’un intérimaire de passage, sans réel pouvoir formel. Mais c'est l’équipe qui a choisi de me suivre. Et les chefs qui ont accepté de m’écouter. La décision que j’ai prise m’a paru la plus juste.

Et dans votre PME, vous pouvez envisager de partir, de changer de fonction ou de quitter l'entreprise. Pour d’excellentes raisons. Mais votre équipe vous demande explicitement de rester. Votre N+1 vous fait confiance. Vos valeurs ne sont pas niées.

À ce moment, rester peut être aussi juste que partir. La loyauté peut aussi prendre le pas sur la tranquillité ou la difficulté de manager face à une hiérarchie pesante mais qui ne remet pas en cause vos convictions et vos valeurs.

Entre partir par intégrité et rester par fidélité, quelle condition rend votre choix juste ?

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