Management PME : ce que le rugby enseigne vraiment

Patrice Lagisquet, c’est, entre autres, 46 sélections en équipe de France et une finale de la première Coupe du monde en 1987, trois titres de champion de France comme entraîneur du Biarritz Olympique et un parcours étonnant à la tête de la sélection portugaise lors de la Coupe du monde 2023. Un palmarès qui impose le respect.

Lors d'interventions devant des chefs d'entreprise, ce rugbyman devenu dirigeant d'un cabinet d'assurances proposait 15 règles de management inspirées du rugby. Des conseils intéressants, mais qui méritent d'être analysés avec le recul de la pratique managériale en entreprise.

Car si manager des hommes et les emmener au plus haut niveau constitue effectivement un défi commun entre le terrain de rugby et l'entreprise, tous les parallèles ne se valent pas.

Les 15 règles de Lagisquet : présentation

Les neuf règles relationnelles

Règle 1 : Protéger son équipe. Ne jamais se défausser sur ses collaborateurs et assumer toutes ses responsabilités. Protéger son équipe contre l'extérieur, y compris vis-à-vis des sponsors, des présidents, de la hiérarchie.

Règle 2 : Tester sur des séquences courtes. Diviser les tâches complexes en étapes plus courtes. Féliciter immédiatement pour encourager et augmenter les performances.

Règle 3 : Construire l'avenir. Avoir une stratégie claire et la faire partager : "On se met à penser à notre jeu et à ce qu'on veut construire pour l'avenir."

Règle 4 : Éviter le stress contreproductif. Trop de pression durant plusieurs périodes devient contreproductif. Vouloir tellement réussir que l'effet inverse se produit.

Règle 5 : Former des leaders de terrain. Sans bons leaders, courroies de transmission entre le dirigeant et les équipes, l'organisation est déboussolée.

Règle 6 : Se donner du temps. Savoir donner du temps au temps pour que les talents se révèlent, même si les actionnaires sont pressés de voir des résultats.

Règle 7 : Objectiver la performance. Ne pas vouloir aller trop haut, trop vite. Se fixer des objectifs réalisables et à la mesure de chacun.

Règle 8 : Enclencher la spirale positive. Un petit succès déclenche la motivation des équipes. S'accrocher au positif, une règle d'or.

Règle 9 : Accepter le regard des autres. Même les meilleurs doivent être capables d'accepter le regard des autres et d'être exemplaires. Le débriefing collectif est indispensable.

Les six règles stratégiques

Règle 10 : Développer l'intelligence du jeu. Distinguer l'adaptation dans l'action (prise d'initiative dans l'instant) du choix stratégique global (approche plus réfléchie).

Règle 11 : L'équipe prime sur les individualités. Un excellent collaborateur à l'esprit négatif peut gâcher la performance globale. Rechercher la complémentarité plutôt que le seul talent individuel.

Règle 12 : Créer l'esprit d'équipe. Après l'embauche, tout le monde doit tirer dans le même sens, même si chacun doit se valoriser individuellement pour être recruté.

Règle 13 : Retrouver un espace de créativité. La technique est nécessaire, mais les équipes doivent aussi "se lâcher", retrouver spontanéité et complicité.

Règle 14 : Construire dans la durée. Processus de sélection sur le long terme. Être à l'affût des nouveaux talents tout en sachant faire des pauses pour consolider l'équipe.

Règle 15 : Être sincère. Un manager ne doit pas tricher, il doit expliquer sa stratégie et sa pédagogie dans le respect des individus.

Source : Conférence organisée par Baker Tilly France et l'APDC, animée par Pascal Ferron, avec Jean-Pierre Mounier et Ludovic Marty. Les entraîneurs de rugby sont aussi des managers

Analyse critique : quand l'analogie sportive atteint ses limites

L'équipe de France n'est pas une PME

La présentation de Lagisquet mélange deux réalités très différentes : la gestion de l'équipe de France et celle d'un club professionnel.

L'équipe de France, c'est la sélection de 23 à 40 joueurs parmi 600 ou 700 professionnels, pour quelques jours ou semaines et la possibilité de se séparer immédiatement et "sans frais" de tout joueur blessé ou contre-performant. Aucune contrainte contractuelle, juste des primes à la convocation et au résultat.

Dans un club professionnel, comme dans une PME (d'ailleurs ces clubs pros sont des PME): Ressources humaines limitées, contrats durables, obligations sociales et financières, impossibilité de "virer" quelqu'un du jour au lendemain sans conséquences.

Cette différence fondamentale impacte directement l'application de plusieurs règles.

Règle 11 : L'idéal vs la réalité managériale

"Un excellent joueur avec un esprit négatif peut gâcher la performance d'une équipe."

En équipe de France : Solution simple, on ne le sélectionne plus.

Dans une PME, comme en club : Le contrat une fois signé, pas d'alternative immédiate. Il faut apprendre à gérer et employer au mieux les cas difficiles, transformer les personnalités complexes en atouts. C'est là tout l'art du management réel.

Les "surdoués ingérables" ne disparaissent pas d'un claquement de doigts. Un bon manager apprend à canaliser leurs talents tout en préservant l'équilibre collectif.

Règles 3 et 10 : Stratégie théorique vs contraintes terrain

"Construire l'avenir" et "développer l'intelligence du jeu" : Lagisquet insiste sur la nécessité de choisir et partager sa stratégie.

En équipe de France : Le staff imagine la stratégie puis sélectionne les joueurs les plus aptes à la mettre en œuvre. Comme une startup qui recrute pour son projet.

Dans une PME existante, comme dans un club engagé dans son championnat : On emploie d'abord au mieux les moyens humains disponibles, puis on modifie la stratégie par touches successives, en s'appuyant sur les personnes en place autant que sur des recrutements ciblés mais toujours comptés.

L'art du manager réside dans cette capacité à optimiser l'existant avant de rêver l'idéal.

Règle 15 : Sincérité ou efficacité managériale ?

"Un manager ne doit pas tricher, il doit expliquer sa stratégie."

Cette association "sincérité-explication" mélange deux concepts différents :

L'explication stratégique : Absolument indispensable. On exécute bien ce que l'on a compris, encore mieux ce que l'on s'est approprié. Aucun rapport avec la sincérité, juste de bonnes pratiques managériales.

La transparence absolue : Je reste plus nuancé. Si les circonstances l'exigent, un manager peut ne pas tout dire si ce souci de transparence devient plus néfaste au collectif que la rétention temporaire d'information. C'est sa responsabilité de déterminer ces moments.

Les trois règles incontournables pour les PME

Malgré ces réserves, certains principes de Patrice Lagisquet restent universels et particulièrement pertinents pour les dirigeants de PME :

Règle 1 : Protéger son équipe

Assumer sa part de responsabilité dans les succès comme dans les échecs. Ne jamais se défausser sur ses collaborateurs. Cette loyauté descendante génère une loyauté montante.

Règle 5 : Former des leaders de terrain

L'impérieuse nécessité de bien former son encadrement intermédiaire, véritables courroies de transmission. Sans relais solides sur le terrain, le meilleur dirigeant reste impuissant.

Règle 7 : Déterminer des objectifs réalistes

Fixer des objectifs certes stimulants et exigeants, mais réalistes et atteignables. L'effet de découragement d'objectifs inaccessibles dépasse largement l'effet motivant d'objectifs ambitieux.

Le management réel : plus complexe que le sport

L'analogie entre sport et management est toujours à manier avec précaution.

Le rugby offre des leçons précieuses sur le leadership et la cohésion d'équipe. Mais ne nous trompons pas : manager une PME avec ses contraintes budgétaires, ses obligations sociales, ses personnalités diverses et ses clients exigeants reste plus complexe que sélectionner les meilleurs joueurs pour une compétition. C'est bien le club professionnel de rugby qui offre ces leçons, pas obligatoirement une sélection nationale.

L'art du management quotidien consiste justement à faire du bon travail avec les moyens disponibles, à transformer les faiblesses en forces relatives, et à créer de la performance durable avec des équipes imparfaites.

C'est moins spectaculaire qu'une finale de Coupe du monde, mais tout aussi méritoire.

Et vous, avez-vous déjà tenté d'appliquer des méthodes sportives à votre management ? Quels ont été les succès et les écueils rencontrés ?

L'histoire des hommes plutôt que les théories à la mode!

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