Quand la légitimité formelle ne vaut rien face à la résistance informelle….

"Que faites-vous là ? On est parfaitement capable de faire par nous-mêmes. D'ailleurs, nous n'avons rien demandé."

Une capitale d'Afrique centrale. Un contrat signé au plus haut niveau avec le gouvernement. Une mission claire : former et équiper aux normes ONU un bataillon de maintien de la paix et sa relève. Une équipe compétente. Tout pour réussir.

Sauf l'essentiel : personne ne semblait nous attendre.

D'un côté, le ministère signataire nous accueille chaleureusement. Il compte sur nous pour transformer cette initiative en succès diplomatique, stratégique et financier.

De l'autre, l'état-major opérationnel nous regarde comme des intrus.

Quant aux forces françaises présentes sur place, avec lesquelles nous devrions coordonner nos efforts, leur réticence est à peine voilée : qui sont ces "civils" qui viennent prendre une partie de notre travail ?

La légitimité formelle était totale. La légitimité réelle était à construire — entièrement, et vite.

Gagner la confiance

Sans confiance, rien n'est possible. Elle ne se décrète pas et s'accorde rarement d'emblée. Alors, elle se construit, par le professionnalisme, la compréhension des réalités locales, le respect des particularismes, et l'intégrité dans le travail au quotidien.

Concrètement, cela a supposé de trouver des alliés dans la place.

Le coopérant français de l'état-major, qui connait les rivalités internes et les erreurs à éviter. À qui je savais exactement quoi demander, pour avoir occupé le même type de poste quelques années plus tôt à Madagascar.

Le patron des forces françaises, que je connaissais personnellement depuis longtemps, et qui me permet de parler en toute transparence avec ses équipes réticentes.

Et quelques mois plus tard, l'arrivée d'un nouveau chef d'état-major général, camarade de promotion à Saint-Cyr, qui a changé la donne.

La confiance se construit rarement seule. Elle s'appuie sur ceux qui vous précèdent, vous connaissent, vous ouvrent des portes.

Expliquer continuellement

Dire ce qu'on fait. Faire ce qu'on dit. Et démonter une à une les idées préconçues.

Avec l'état-major : "Oui, mon Général, vous êtes sûrement capable de faire. Mais vous ignorez les spécificités des missions ONU, fort éloignées de vos pratiques habituelles. Nous sommes là pour vous aider à les respecter au mieux des intérêts de votre gouvernement et du bataillon déployé. Et nous pouvons vous faire gagner du temps avec la garantie du respect des normes."

Avec les forces françaises : une co-construction de la formation, qui leur a permis de garder ce qu'ils maîtrisaient parfaitement, les formations courtes pour des effectifs importants, tandis que nous prenions en charge la conception générale et les formations longues ou techniques. Et surtout : nous étions là dans la durée, en permanence, là où eux devaient faire face à des missions multiples.

Expliquer ne suffit pas toujours. Mais ne pas expliquer condamne à l'échec.

 

Prouver

Sans preuves tangibles, tout reste discours. Lyautey l'écrivait déjà : convaincre ses hommes, c'est le faire "non par des discours, mais par des preuves directes."

Il est indispensable d'obtenir assez vite, et de savoir célébrer, quelques victoires concrètes. L'arrivée des premiers containers de matériel neuf. La réussite de la première inspection ONU sur le terrain, qui déclenche les premiers versements. Les félicitations du chef du Bureau des affaires militaires de l'ONU, venu de New York contrôler la montée en puissance.

Chaque preuve tangible désarmait une résistance. Chaque succès célébré renforçait la crédibilité de l'équipe auprès de ceux qui doutaient encore.

Cette situation de légitimité formelle totale et de résistance informelle massive n'est pas réservée aux missions en Afrique. Tout manager qui prend un poste sans être « issu de la maison », tout consultant externe qui débarque sans avoir été attendu, toute direction qui impose une réorganisation sans concertation la connaît.

La réponse est toujours la même : créer la confiance, convaincre par les actes, prouver par les résultats. Dans cet ordre. Sans en sauter aucune étape.

La légitimité formelle ouvre la porte. La légitimité réelle, elle, se mérite.

L'histoire des hommes plutôt que les théories à la mode!

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