Déconstruisons quelques mythes tenaces
Parmi les nombreux mythes accompagnant ce mot « entrepreneur » dans l’esprit de beaucoup de managers en voici deux particulièrement courants.
D’abord, le mythe de l'entrepreneur qui aime le risque, et c’est pour cela qu’il se lance, là où d’autres hésitent. Alors qu’en fait, le bon entrepreneur définit d'abord son risque acceptable, puis maximise ses gains par rapport à ce risque. Il ne prend pas plus de risques que d’autres, mais il les gère peut-être mieux.
Ensuite, celui de l’entrepreneur prévisionniste, celui qui lit mieux que d’autres l’avenir. La réalité est peut-être plus prosaïque. Plutôt que d'anticiper le marché, l'entrepreneur agit sur son environnement pour le transformer à son avantage. Un acteur opportuniste plutôt qu’une cartomancienne.
Cette logique entrepreneuriale porte un nom : l'effectuation. Concept développé dans les années 2000 par l'économiste américaine Saras D. Sarasvathy, il formalise précisément cette approche différente de la décision et de l'action. Plutôt que de partir d'objectifs pour chercher les moyens, on part des moyens disponibles pour créer de la valeur.
L’effectuation pour les débutants
Illustrons rapidement cette approche. Vous recevez ce soir des invités à dîner. L’alternative est la suivante :
- Vous définissez le menu idéal, faites votre liste de courses puis courrez acheter tous les ingrédients manquants. C’est l’approche classique, l’approche causale.
- Vous regardez de quoi vous disposez dans vos placards et votre réfrigérateur puis confectionnez un repas savoureux à partir de ces ingrédients. C’est l’approche effectuale.
Exactement l’illustration présentée cette semaine par Pierre Schill, le chef d’état-major de l’armée de terre pour expliquer comment concevoir un modèle d’armée et un concept d’engagement.
Créer de la valeur à partir des ressources à votre disposition plutôt que poursuivre des objectifs abstraits qui nécessitent des ressources hypothétiques.
Le principe de la perte acceptable
L’effectuation s’appuie sur quelques principes, joliment illustrés (du patchwork fou à l’oiseau dans la main). L’un des plus importants, déjà évoqué précédemment, est celui de la perte acceptable (affordable loss).
L’idée est de définir en amont ce que vous pouvez perdre sans mettre en danger votre activité principale. Quelles pertes acceptables en argent, en temps, en énergie. Quel budget puis-je allouer à ce projet sans risquer la trésorerie ? Combien de temps puis-je consacrer sans négliger l'existant ? Quelle énergie puis-je investir sans m'épuiser ?
Prenons l’exemple de Marc, restaurateur, qui veut tester la livraison à domicile. Au lieu d'acheter un véhicule, il loue un scooter pour 3 mois. Si ça échoue, la perte reste largement acceptable. Si ça fonctionne, il se fixera à nouveau la perte acceptable de la phase suivante.
L’effectuation sous l’angle managérial
À l'heure où l'on évoque de plus en plus régulièrement le concept de manager-entrepreneur, le principe de la perte acceptable trouve toute sa place dans la panoplie du bon manager. Face à un projet à l'environnement incertain, cette logique inverse la question habituelle. Au lieu de demander « quel retour puis-je espérer ? », le manager se demande « qu'est-ce que je suis prêt à perdre ? »
Cette inversion de perspective libère l'action et réduit la paralysie décisionnelle. Prenons un cas concret : vous envisagez un changement organisationnel dont l'issue reste incertaine. Plutôt que de calculer les gains hypothétiques, définissez votre perte acceptable en temps d'accompagnement, en budget de formation, en risque de désorganisation temporaire, de potentiels refus du changement. Si cette perte reste gérable, lancez-vous. Sinon, redimensionnez le projet.
Alors il sera également temps de s’approprier l’oiseau dans la main, la limonade, le patchwork fou et le pilote dans l’avion, les quatre autres principes de l’effectuation.
Créé avec ©systeme.io