Djibouti, août. L'escorteur est à l'ancre au fond du Goubet pour la nuit. Le ciel s'obscurcit d'un coup. Un vent violent se lève, des grêlons s'écrasent sur le pont, le bâtiment commence à bouger sérieusement. Sur la passerelle, le midship officier de quart tergiverse. Il regarde les quatre officiers mariniers et matelots qui l'entourent, hésite, interroge du regard — comme s'il cherchait la décision dans les yeux des autres.
Le Pacha monte à la passerelle.
« Je prends. »
Deux syllabes. Fin de la tergiversation, fin de la cacophonie naissante. Désormais, il est le seul à décider. À lui la responsabilité. À l'équipage d'exécuter, sans discussion.
J'étais à bord ce soir-là, jeune lieutenant, embarqué au titre de la coopération interarmées — simple observateur de la scène, donc. Mais ce que j'ai vu ce soir-là m'a plus appris sur le management que nombre de formations suivies auparavant.
Un mot devenu suspect
À longueur de posts LinkedIn, de conférences, d'articles, on parle de management bienveillant, d'entreprise libérée, de manager-coach, de co-construction, de co-décision. Ce sont des réalités, parfois des progrès réels.
Mais il y a un mot qu'on n'ose plus employer. Un mot fondamental, pourtant. Un mot qui fait peur, comme s'il trahissait une vision dépassée, autoritaire, verticale.
Ce mot, c'est : diriger.
Il a été progressivement effacé du vocabulaire managérial correct. Trop direct. Trop vertical. Trop... assumé, peut-être. On lui a substitué des périphrases rassurantes, des formulations qui partagent la responsabilité sans vraiment la porter. Et dans cet effacement, on a perdu quelque chose d'essentiel.
Ce que diriger signifie — et ce que ça ne signifie pas
Diriger, ce n'est ni opprimer ni contraindre. Ce n'est pas non plus décider seul dans son coin, sourd aux réalités du terrain.
C'est assumer son rôle de pilote : définir une direction, l'incarner, et faire en sorte que l'équipe avance avec vous vers un objectif clair. C'est s'assurer que chaque collaborateur comprend la finalité de l'action collective, son rôle précis dans ce cadre, et la valeur qu'il apporte à l'ensemble.
Sans cette clarté, pas de motivation durable. Le collaborateur se démobilise, s'égare, ou se replie. Ce n'est pas un problème de bienveillance — c'est un problème de cap.
Diriger, c'est aussi vérifier que chacun dispose des moyens, des compétences et des informations nécessaires à sa mission. Si le commandant est absent de la passerelle, que les machines ne sont pas prêtes ou que le timonier ignore comment barrer : la manœuvre échoue. Et la responsabilité, elle, ne se partage pas. On sait qui la portera.
La confusion qui coûte cher
On a voulu confondre diriger avec autoritarisme. Ce sont pourtant deux choses radicalement différentes.
L'autoritarisme impose sans expliquer, décide sans écouter, écrase sans considérer. Il génère de la peur, de la défiance, du retrait.
Diriger, c'est autre chose : c'est poser un cadre clair, dans lequel chacun peut agir avec autonomie. C'est même la condition de la vraie subsidiarité — chacun décide à son niveau, mais dans un cap lisible, avec une direction assumée.
Une organisation sans direction réelle ne devient pas plus libre. Elle devient flottante. Et les équipes flottantes ne se dépassent pas — elles attendent.
Ce que le Pacha n'a pas fait
Ce soir-là au fond du Goubet, le commandant n'a pas humilié le midship. Il n'a pas tenu une réunion de crise. Il n'a pas demandé l'avis de chacun.
Il a agi. Il a pris la manœuvre à son compte. Parce que c'était son rôle, parce que le moment l'exigeait, parce qu'une équipe dans l'incertitude a besoin de savoir que quelqu'un porte le poids de la décision. Trente minutes plus tard, une fois la situation stabilisée et après avoir donné de nouvelles consignes, le Pacha a redonné la responsabilité de la passerelle au midship.
Le reste — écoute, bienveillance, développement des hommes — peut venir après. Pas à la place.
Alors oui, tirez votre équipe vers l'objectif. Montrez la voie. Donnez envie d'y aller. C'est plus efficace que de la pousser à coups de consignes — et infiniment plus humain.
Mais pour tirer, encore faut-il se mettre en avant. Et assumer le mot.
Sincèrement, osez-vous encore employer le mot « diriger » ? Ou l'avez-vous remplacé par des périphrases rassurantes ?
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